Histoires de rien

02 janvier 2009

rose du jardin...

Rose_du_Jardin

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10 décembre 2008

La dernière tempête

Un pays de marins.

Une péninsule oubliée .

Les oiseaux de mer aiment s'y reposer.

Une  lande ,la côte sauvage.

A l'extrémité  de la péninsule , une fin du monde .

C'est ainsi que les gens du pays appellent ce bout du bout.

Après ... la terre lance quatre doigts de rochers dans la mer,

main gigantesque à qui il manquerait le pouce .

Puis , un archipel d'îlôts rocheux .

Puis,  la mer , à l'infini de l'horizon.

Sur l'îlot  rocheux le plus éloigné se dresse le phare de la fin du monde.

C'est un vieux phare du siècle dernier.

Il est blanc .

Il a une bague rouge.

Il se dresse fièrement .

Il peut être fier

Les tempêtes , ici, sont plus fortes que partout ailleurs.

*

Un homme à la barbe drue .

Il regarde le phare , hoche la tête.

Il est sur un cannot à moteur avec trois  amis.

L'équipage est silencieux .

Ils voguent sur une mer tranquille en direction du phare.

Sur l'eau calme, les rayons du soir jouent avec l'écume .

Ca fait des reflets orange .

Ils scintillent pour montrer le chemin.

Le moteur ronfle et la petite hélice laisse un sillage ocre derrière le cannot.

*

Les hommes connaissent certains secrets de la mer.

Ils les lisent dans le grand livre du ciel.

" Elle est menteuse, ce soir ...

pour une dernière, tu vas y avoir droit ! "

L'homme à la barbe drue regarde le ciel .

Il sourit.

Il est content.

"pas sûr, ça peut encore se lever par l'ouest".

Les autres savent qu'il espère le contraire.

Ils se taisent.

Ils arrivent près du phare.

*

Le moteur fait un hoquet , un homme le relève.

Le cannot dérive lentement vers le rocher.

L'homme  saute et amarre le cannot.

On ne se dit rien,

on se passe des sacs de toile ,

Une caisse en bois.

De temps en temps , on lance un regard vers le ciel.

Par dessus la masse blanche du phare qui se dresse comme un point de suspension,

on voit ce que la mer écrit dans l'encre noire des nuages.

Dans le cannot, un homme dit :

" Et bien , Guerns, ouest ou pas, nous, on ne va pas traîner..

Tu as tout ce qu'il te faut ?

- Oui, merci les gars ! filez maintenant.

Dans une heure ça va commencer à chahuter. "

*

Le soleil s'est voilé , le petit vent a fraichi.

Sur les  rochers ,les vaguelettes se sont transformées.

Elle brassent une écume blanchâtre qui tranche avec le noir de l'eau .

Bruit d'un moteur qui s'éloigne.

Guerns fait un signe de la main aux silhouettes de ses amis .

Le soir les avale.

Le bruit du moteur, encore.

Loin.

Il regarde le phare, prend le petit chemin qui monte jusqu'à la porte.

Il aspire une grande bouffée d'air marin.

" A nous deux... pour la dernière fois , mon grand... "

Il  entre dans le phare, dépose une caisse au pied de l'escalier .

Il  fait deux allez-retour pour mettre les affaires à l'abri.

Il referme la porte en fer  du phare .

*

Les marches de l'escalier, il les connait par coeur.

Il n'a plus besoin de compter, depuis longtemps.

Il sait où il en est  grâce aux marques sur le mur,

grrâce aux asperités de la rampe.

Il retrouve son univers familier,

la pièce ronde avec la table

la gazinière, le petit évier , l'armoir en fer blanc et le lit.

Il regarde sa montre.

Il a encore le temps, il allume à 19 heures.

Par le hublot il regarde le paysage.

C'est toujours le même depuis trente ans.

A 'horizon, la nuit arrive, portée par des nuages épais  et menaçants.

"Il avait raison, dit-il à voix basse, je vais y avoir droit ..."

Puis il pense :

Moi qui n'ai  jamais eu le mal de mer, j'aurai toujours eu  le mal de toi .

*

A 19 heures trente, les rais de lumière balayent l'horizon.

Ils tentent vainement de percer le mystère d'une tempête qui s'annonce.

Guerns  gratte sa barbe drue.

Le calme légendaire  de ses nerfs s'est transformé en  petite exaltation:

Il la sent venir.

Il sait qu'elle est là.

Il sait qu'elle va être terrible .

Il l'attend.

C'est son dernier combat.

*

Un éclair déchire le ciel noir et semble traverser  la tour.

La détonation est assourdie par l'épaisseurs des murs.

Au hublot, le visage de Guerns se reflète dans le carreau épais.

Il aparait et disparait au gré des éclairs .

C'est un visage émacié, pas encore vieux.

Mais plus  jeune, déjà.

Ses yeux sont rouges et un sourire innexpliquable fige la bouche.

S'il n'était pas seul, d'autres verraient  un rictus.

Le vent soulève des monstres liquides,

des serpent au ventre gonflé .

Ils dressent leur tête au dernier moment , juste avant l'assaut.

Puis ils s'écrasent lourdement contre le phare dans une gerbe titanesque d'écume.

Le phare ne tremble pas.

L'homme, serre les dents.

*

Guerns  va  chercher son coffre dans l'armoire en fer blanc.

Il le pose sur la table.

Il l'ouvre .

Il sort un vieux carnet usé du coffre.

Il l'ouvre au hasard.

13 Octobre 19...

Le monstre est porté par la tempête, je le sais.

Ce soir, c'est incroyable !

Un éclair est tombé sur le phare et j'ai senti le souffle du monstre jusquà l'intérieur de mes os.

J'ai dû combattre à main nue .

La tempête fait rage et du hublot, je ne vois pas plus loin que que la longueur d'un bras.

Mais j'ai gagné !

Le monstre était là et je l'ai fait sortir ,en hurlant, debout sur la table.

Si on me voyait, on dirait que je suis fou.

Qui comprendrait que je me bas contre la fin du monde?

Je suis très fatigué, mais je sais que le monstre ne reviendra pas, pas  ce soir.

Je vais pouvoir dormir.

Il tourne des pages.

24 décembre 19...

C'est le réveillon de Noël

Une vague gigantesque vient d'engloutir le phare.

De toute ma carrière, je n'ai jamais vu ça !

...

Il est minuit passé, nous sommes le 25 décembre .

Dieu vient de naître et j'ai vu la fin du monde .

Le monstre peut m'engloutir , le monstre est partout.

Le phare sera toujours debout

Mais moi, moi, je ne suis pas un phare .

Tout ce qui vient de dehors me submerge.

Moi, je suis un homme et ma lumière est faible, si faible.

Le monstre peut la souffler.

Le monstre est en moi.

Je suis le monstre prisonnier à l'interieur du phare indestructible.

Une détonation ,

une gerbe d'eau salée sur les carreaux du hublot .

Guerns tréssaille.

C'est le dernier combat.

C'est l'ultime affrontement avec le monstre.

Guerns va jusqu'au petit évier.

Il se passe de l'eau sur le visage.

Il lève la tête et aperçoit son image dans la petite glace qui sert à se raser.

Le ronronnement du moteur des lampes est rassurant.

Il ferme les yeux et essaye de se remplir la tête de ce bruit familier.

Il ouvre les yeux.

Son visage est détendu.

Il est pret au combat.

*

Moi qui n'ai jamais eu le mal de mer , j'aurai toujours eu le mal de toi.

Il s'assoit  à la table .

Dehors la tempête est furieuse .

Elle porte dans chacun de ses assauts le souffle du monstre .

Il cherche à entrer.

Lui aussi sait bien que c'est le dernier combat.

Guerns pense à son passé.

Il pense à la jeune femme qui l'a abandonné, un soir d'été.

Il était dans son phare .

Elle était dans la ville.

Il n'a pas pu la retenir ni s'expliquer.

Il ne saura jamais pourquoi.

Il ne comprendra jamais comment.

Qu'y a t-il à savoir  au juste  sinon qu'il était là

et elle ailleurs, loin déjà. .

Sa vie a juste basculé.

Ce n'est la faute à personne.

Mais ma vie a basculé.

La semaine prochaine, tout sera automatisé.

Je travaillerai à la capitainerie.

Je vais m'ennuyer.

Je vais mourir .

*

Le souffle devient plus rauque.

C'est le signe de l'acalmie.

Les éclairs s'espacent .

Au hublot, Guerns voit les rais de lumière qui percent les embruns.

Le monstre a reculé.

J'ai gagné, dit il .

Il  va se coucher.

*

Bruit de moteur .

Clapotis de l'eau contre les rochers.

Un cannot , trois hommes.

C'est le matin.

Le phare se dresse fièrement comme un doigt qui montre le ciel bleu.

Des oiseaux de mer tournent autour du phare .

Ils se posent tout en haut en criant leur bonheur d'oiseau .

"Guerns, Guerns, tu es là ? c'est la relève, mon Vieux !"

*

Les hommes inquiets on monté l'escalier à toute vitesse.

Le phare est vide.

Guerns a disparu .

Sur la table ils voient le coffre et le carnet du gardien.

Son camarade le prend et lit la dernière page.

Il s'assoit , il est semble abattu.

Les autres l'interrogent du regard.

Il lit à voix haute les derniers mots de Guerns:

La solitude est une chose belle et grave.

Les hommes qui la vivent de bout en bout   savent jusqu'où elle peut aller.

Elle peut transformer un homme.

Elle peut le rendre fou ou lui donner la sagesse.

La solitude, la vraie , c'est toujours une tempête.

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07 décembre 2008

l'ombre du samouraï

Dans une plaine,

il y a un guerrier

avec son casque en fer

et sa longue épée.

C'est le dernier jour du printemps,

le ciel est dégagé.

C'est le soir ,

Un soleil rouge inonde la plaine.

Sur le sol , l'ombre du guerrier.

*

" Ne regarde jamais ton ombre

Lui disait son maître

Sous le grand cerisier .

Si tu combats , il seront deux contre toi,

ton ennemi et ton ombre .

- Mais si je suis seul, Maître, puis je la regarder?

- Encore moins ! car il seront toujours deux contre toi :

Ton ombre et toi-même.

Chacun de nous est le pire ennemi de soi. "

Toute sa vie, le guerrier a évité son ombre.

Il ne sait pas comment elle est.

Et la voilà qui s'allonge, plus longue que jamais

sous le soleil rasant

du dernier jour du printemps.

*

Il sait qu'il tient son épée .

Il sait qu'il combat .

Il sent sur son front le poids de son casque,

dans sa poitrine le souffle de son coeur.

Dans une plaine

Il y a deux guerriers

Avec leur casque et leur épée;

un soleil rouge inonde la plaine

Et jette leurs ombres

Sur le sol,

effilées.

*

Des combats , il en a fait

Des centaines.

C'est un guerrier redoutable,

vénéré .

On dit de lui qu'il est en fer

comme son casque,

comme son épée.

Mais personne ne sait

Qu'il est fatigué.

Il cherche ce qui lui manque

Depuis des années.

Son combat se déroule bien ,

alors il pense à sa vie

En parant les coups de l'ennemi .

" Que me manque t-il au juste?

Je suis un brave guerrier...

Mon honneur me précède.

J'ai une femme , des enfants , et même une maison

Postérité est assurée.

Plus tard ,on dira de moi

c'était un brave guerrier.

*

C'est comme une danse, infiniment recommencée.

Des coups de sabre,

Des sauts de côté.

Parfois le fer des deux épées

fait une étincelle,

on dirait un soleil pareil au soleil rouge

qui inonde la plaine .

Et les ombre des armes , longues et effilées

se croisent sur le sol

au son du fer battu.

"Que me manque t-il,

de quoi suis je prisonnier ?

J'ai lu tous les beaux livres

Et fait ma poésie.

Je joue de la flûte et plaît encore aux dames.

Mes amis me comblent de présents.

Mes ennemis me respectent.

Je n'ai jamais rien fait qui me condamne..."

Sur le sol, les ombres s'allongent

, le crépuscule arrêtera bientôt le combat .

Les deux ennemis se salueront et s'offriront un présent.

Ainsi vont l'honneur et la loi.

*

Et puis, il la voit .

C'est une chose étrange et sinueuse

noire comme la nuit sur le sol rougi de la plaine .

Et tout devient soleil.

Et tout devient cerise.

Les yeux du maître se plissent de malice sous l'arbre en fleur .

Tout tourne , le soleil et la plaine,

les sabres et les casques

les flûtes ,

les visages de ses amis , le rire de ses enfants ,

le sourire des dames.

Dans un coin de ciel , un oiseau noir descend en tournant ,

lentement .

En regardant le sol , le guerrier dit à son ennemi :

" mon ombre est belle , raconte-le à mes amis."

Puis l'oiseau noir emporte le soleil avec l'ombre du guerrier.

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06 décembre 2008

le mur

Au début , il y avait deux maisons

et un seul jardin.

Leila jouait avec Simon

dans le grand arbre qui donnait de l'ombre aux deux terrasses.

Quand Leila venait chez son voisin

La maman de  Simon lui péparait un plateau de fruits

et des gateaux sucrés .

Elle regardait l'étoile sur le mur en se disant

" La  belle étoile brille chez Simon."

Quand Simon était invité chez sa voisine,

la maman de Leila lui préparait le même plateau de fruits,

les mêmes gateaux sucrés .

Il regardait la lune déssinée sur la tenture  de la cuisine.

Il se disait :

"Qu'elle est belle cette lune, chez Leila."

Les mamans parlaient de leurs enfants :

"Comme ils se ressemblent avec leurs cheveux noirs et leurs yeux perçants!

Gloire à Dieu, voisine.

- Gloire à Dieu, voisine."

Puis les enfants  allaient jouer dans leur jardin.

*

Ca a commencé très doucement.

Au début ce n'était que quelques cailloux disposés en ligne sur le sol.

Qui les avait mis là?

Les parents de Simon ou les parents de Leila?

Il suffisait de passer par dessus.

Mais il y avait deux jardins maintenant...

Et Simon disait :" Je vais jouer dans le jardin de Leila"

Et Leila disait: " je vais jouer dans le jardin de Simon."

Les mamans accueillaient les enfants avec de gros soupirs.

Elles leur préparaient les fruits et les gateaux.

Les mêmes, toujours.

Mais elles soupiraient et leur sourire était voilé.

Le  grand arbre donnait son ombre aux deux terrasses,

planté là, au beau milieu des deux jardins.

*

Un soir d'été, après l'école , Simon a vu qu'a la place des cailloux

il y avait un muret de pierre.

Il lui arrivait juqu'au ventre .

Qui avait construit ce muret?

Les parents de Leila ou ceux de Simon ?

Leila était de l'autre côté .

Elle lui dit :" Comment va t'on faire pour jouer ?

- On va passer par dessus , Leila . "

C'est ce qu'ils firent pendant de longs mois .

De temps en temps , Leila posait un plateau de fruit et des gateaux sucrés

sur le muret .

"Tiens, c'est maman qui a préparé cela pour toi ."

Et l'arbre centenaire , enchâssé dans le muret ,

jetait son ombre familière

Sur les deux terrasses.

Il protégeait les deux maisons du même soleil ,

la maison de l'étoile, la maison de la lune.

*

- Pourquoi ne viens tu pas au même collège que moi, demande Simon adossé au mur ?

- Je ne sais pas, Simon.

Mais tu me manques beaucoup.

- Toi aussi, Leila."

Le mur avait avait grandit en même temps que les enfants.

Il dépassait leur tête d'adolescent .

Qui l'avait construit si haut ?

Les parents de Simons ou les parents de Leila?

Pour se retrouver, ils grimpaient à l'arbre , chacun de leur côté .

Dans les plus hautes branches, ils avaient leur cabane .

"Tiens, dit simon, j'ai volé ces gateaux à ma mère. Ils sont pour toi."

Leila et Simon ne jouaient plus, ils se regardaient en se tenant la main.

Ils étaient bien , dans leur arbre , comme des oiseaux amoureux .

L'arbre les accueillait et innondait de la même fraicheur

les deux maisons,  les deux terrasses,

les deux jardins.

*

Des mois passèrent encore .

Sur le haut du mur, on avait planté des tessons de bouteilles ,

posé des fils barbelé.

Qui avait fait cela ?

Les parents de Simon ou les parents de Leila ?

" - Je n'ai plus le droit de te parler, Simon.

- Moi non plus, Leila . Qu'allons nous devenir ?"

Pour la première fois , tout en haut de l'arbre, ils échangèrent un baiser ,

un baiser de jeune fille , un baiser de jeune homme ,

le baiser des filles et des garçons qui sont devenus femme et homme.

*

A la place  de l'arbre, il y avait un mur en brique

construit à la hâte, pour boucher le trou entre les deux morceaux   de mur.

Qui avait coupé l'arbre?

Les parents de Simon ou les parents de Leila?

Chacun d'un côté du mur , ils regardaient les pierres et les briques,

les morecaux de verres coupants

et les fils de fer piquants.

Sur le toit de la maison de Simon flottait un grand drapeau avec une étoile .

Sur le toit de la maison de Leila flottait un autre drapeau, avec une lune en croissant.

Le mur jetait sur les jardins son ombre grise et froide.

C'était le mur de la guerre

C'était le mur de la mort.

Dans chaque maison , on mangeait ses fruits et ses gateaux en cachette.

Les pères levaient le poing en regardant le drapeau du voisin.

Les mères avaient les yeux rouges et pleuraient chaque jour.

Tous priaient,

les uns avec l'étoile, les autres avec la lune.

Leila et Simon ne se voyaient plus, ne s'entendaient plus, ne se parlaient plus.

Mais chacun pensait à l'autre comme on pense  à un trésor.

*

Dehors, un long mur séparait la ville.

Il courait les rues comme un serpent maléfique .

Il épousait les montées, débordait les trottoires,

suivait les courbes .

Parfois, il éventrait une maison et la transperçait ,

laissant de chaque côté des ruines qui s'écroulaient lentement .

Les hommes  lançaient  des injures à ceux de l'autre côté .

Les uns criaient " c'est mon pays, on était là avant vous , partez!

Les autres répondaient, c'est mon pays, c'est moi qui l'ai construit , partez! "

Puis ils se balançaient  des grenades et des fusées .

Quand une gerbe de sang jaillissait par dessus les barbelés,

les uns pleuraient d'un côté du mur ,

les autres dansaient au son des mitraillettes ,de l'autre côté.

Mais tous avaient les mêmes yeux exhorbités, les mêmes visages défaits,

le même regard vitreux .

Le même mur à l'interieur de chacun d'eux.

*

Un soir un capitaine ,héros de la guerre , dit à Simon :

"tu as l'âge de partir au service militaire .Prépare tes affaires , il faut punir ceux de l'autre côté."

Le même soir , un héros de la guerre dit à Leila :

" rejoins nous, il faut libérer le pays de ceux de l'autre côté."

Chacun prit ses affaires et longea le mur .

Il était si long qu'il dépassait la ville .

De chaque côté tout n'était  que désolation.

Leila et simon couraient, couraient, chacun de son côté .

Mais le mur serpentait jusqu'à l'horizon , séparant les jardins , les maisons,

les villes et les campagnes.

Ils durent s'arrêter.

ils durent se cacher.

Ils étaient devenus des fuyards,

des traitres,

des  bannis,

chacun d'un côté du mur.

On les poursuivait avec une haine égale .

On disait de Leila," elle a trahi la Cause ."

On disait de Simon " c'est un lâche."

*

Un jour, le mur tomba dans la mer .

Il s'arrêtait là car il ne pouvait aller plus loin.

Leila attendait Simon sur la plage.

Quand leurs bras se serrèrent l'un l'autre,

Quand leur bouche s'unirent dans le baiser d'amour,

on dit qu'une grande fissure déchira le mur qui séparait leur jardin.

Qui la reboucha à la hâte?

Les parents de Leila ou les parents de Simon?

*

L'histoire ne dit pas s'il se marièrent et eurent beaucoup d'enfant.

Mais elle dit qu'ils firent ce qu'ils avaient à faire,

dans un pays où il n'y a pas de mur.

*

Loin de chez eux, Leila et Simon pensent au jardin de leur enfance.

Ils disent à tous que les murs finissent toujours par s'écrouler.

Ils disent à tous que les premières fissures

n'ont pas la forme d'une étoile ou d'un croissant de lune.

Ils disent qu'elles ont toujours une forme ronde et douce ,

comme le ventre d'une mère ,

comme un coeur gravé

avec une étoile et une lune dedans. 

Lio.D, Histoire de rien, le mur , juin 2008.

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05 décembre 2008

Le petit garçon qui n'avait pas de chez moi

"Taisez vous, dit la maîtresse,Dimitri veut nous dire quelque chose!"

Les enfants se taisent.

Dimitri ne parle jamais.

On croit qu'il ne comprend pas le  Français.

Dimitri est étranger, ça ne fait pas longtemps qu'il est ....chez nous.

*

Dimitri regarde ses camarades de classe,

puis la maîtresse.

Il voudrait parler .

Mais il ne peut pas.

Il a très bien compris que chacun parlait de chez lui .

Il sait parler, il a une langue.

Mais ce n'est pas la même que les autres.

Pour parler comme les autres, il doit faire de gros efforts.

Alors son visage se déforme un peu, on dirait qu'il cherche l'air avec sa bouche ouverte

et ses yeux qui regardent vers le haut .

Il va dire un mot , tout le monde est content.

On l'encourage .

Les enfants sont gentils avec les étrangers.

Pour eux c'est comme être blond ou brun, avoir les yeux bleus ou noirs.

Ça n'a pas d'importance.

Ça n'a de l'importance que pour les grands .

Alors on l'encourage .

Mais la bouche de Dimitri se ferme.

Ses yeux se voilent .

Il se tait.

*

Les mots, il les avait pourtant.

Mais que dire à ses amis?

Comment dire "chez moi"

Quand on n'a pas de chez moi ?

Les enfants reprennent la parole .

Ils décrivent leur jardin , leur maison, leur chambre , leurs cabinets, leur télévision.

Ils parlent de leur chien, de leur chat et des poissons rouges dans le bassin.

Puis la cloche sonne .

C'est l'heure de rentrer chez soi.

*

Dimitri  attend qu'on vienne le chercher .

Il ne sait pas où il va dormir.

Il ne sait pas si il va rester dans cette école.

Il ne sait même  pas qui va venir le chercher.

Alors , dans la garderie de l'école, il prend une grande feuille blanche

et il dessine , dessine, dessine pendant deux longues heures.

Puis on vient le chercher, enfin.

C'est sa maman.

Elle semble ennuyée.

On dirait qu'elle a peur de quelque chose.

Les enfants  ont peur de sa maman.

Elle n'est pas comme les autres mamans.

Elle porte de drôles d'habits et ne dit bonjour à personne.

On dirait qu'elle a peur de se faire attraper.

*

Le lendemain, Dimitri est fatigué.

Il n'a pas dormi de la nuit, ça se voit.

Il a les yeux tous rouges et des grands plis barrent son front d'enfant.

La maîtresse l'interroge .

"Que t'arrive t-il, Dimitri , on dirait que tu n'as pas dormi ?

- Pas maison pour dormir , dit Dimitri , moi dormir voiture . "

La maîtresse est très inquiète .

Dimitri se repose pendant la classe .

Il a le droit car il est très fatigué.

Mais il écoute .

Il écoute la maîtresse qui parle d'un pays lointain.

Elle parle de la guerre.

Alors Dimitri  se lève d'un seul coup.

Il va vers la Maîtresse .

Il veut dire quelque chose.

Son visage se déforme , on dirait qu'il veut attraper de l'air avec sa bouche ouverte.

Ses yeux regardent vers le haut.

Tout le monde se tait, Dimitri  va dire quelque chose , il va dire sa vie,

il va dire la guerre, il va dire son pays .

Mais sa bouche se referme et ses yeux se voilent.

Dimitri  sait les mots.

Mais il ne peut pas.

*

Les mots, il les avait pourtant.

Mais comment dire à ses amis que son pays n'est plus son pays?

Que la guerre , ça ne se dit pas ?

Comment dire qu'il est ici parce qu'on ne veut plus de lui là-bas ?

et qu'ici , on ne veut pas de ses parents parce qu'ils sont justement ... de là-bas...

Même dans sa langue, il ne saurait pas le dire .

Ces choses là  ne se disent pas,

elles n'ont pas de sens...

Alors, il va  s'asseoir  à sa place ,

à côté de ses camarades qui voudraient bien l'aider

mais qui ne comprennent pas.

*

On frappe à la porte .

Deux gendarmes entrent dans la classe avec la directrice .

Ils n'ont pas l'air méchants mais semblent déterminés.

Ils tendent un papier à la maîtresse.

La maîtresse dit :

" c'est scandaleux  , venir chercher un enfant , comme ça,

comme un bandit, au beau milieu de la classe ! je vous interdit !

- C'est un ordre, répond un gendarme."

Dimitri  s'est levé.

Il a compris .

On est déjà venu le chercher, il y a longtemps, quand il était petit.

C'était les gendarmes de son pays.

Il se lève, il embrasse la maîtresse qui pleure .

Il fait un signe à ses amis.

Avant de partir, il ouvre son sac d'écolier et tend  à la maîtresse un grand dessin plié en quatre.

Puis il disparaît , entouré par les gendarmes.

*

Plus tard , la maîtresse a montré le dessin de Dimitri aux enfants.

Elle a dit aux  élèves :

"Dimitri  a été reconduit à la frontière avec ses parents. "

A gauche, sur le dessin, il y a une petite maison toute blanche avec un gros soleil .

Un arbre   fait une ombre qui s'allonge sur le sol .

Un enfant est assis dans l'ombre de l'arbre .

Il joue avec un chien.

De l'autre côté du dessin, on voit une classe avec une maîtresse et plein d'enfants joyeux.

La maîtresse a dessiné une maison sur le tableau .

Et au milieu, il n'y a rien .

C'est tout blanc .

Il y a juste ce mot écrit au crayon noir :

Дом

***

Lionel Deyna, Histoire de rien, juin 2008

Réseau Education Sans Frontière

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03 décembre 2008

Jour de pluie ( à ma fille)

Jour_de_pluie

***

C’est un jour de pluie dans les rues de Paris

Un jour sans nom, sans date , sans ennui

Je prends un café sous le paravent d’une brasserie

Les gens passent et se cognent contre les parapluies.

C’est un jour comme un autre, peut être un samedi

Mais je voulais te dire justement aujourd’hui

Toutes les choses tues , ce qui n’est jamais dit

Celles qui tournent dans le silence comme des ombres à minuit.

D’abord que je t’aime, mon ange, ma tendre, ma fragile

Que j’ai eu peur mille fois de te perdre dans cette vie

Je te porte en moi, tu sais , c’est facile

On s’est connu petit, ensemble on a grandi .

Mais j’ai honte parfois d’être dans ce monde ci

Et de n’avoir rien fait que compter toutes les nuits

Comme un long défilé de misères qui s’enfuient

Vers le désert d’une terre qui ne porte plus de fruit.

J’aurai voulu mon ange t’offrir un monde juste

Où chacun a le droit de relever le buste

De regarder l’existence droit dans les yeux

Quelque soit son pays, sa couleur, son milieu.

Mais il y a les guerres, les famines, les disputes

Qui n’en finissent pas et jamais cette lutte

Pour survivre ici-bas n’a été plus injuste.

On dirait que les hommes comme des enfants idiots

Oublient toutes les leçons de l’horreur et du vide

Les trains de marchandise ou des frères en bestiaux

Etaient menés dans la brume vers des fourneaux avides,

Tous ces champs de bataille où nos pères livides

Perdaient le sang du monde par la gorge tranchée,

Imagine le nombre des enfants à venir

Qui ne sont pas venus, mort né dans les tranchées.

Et tous ces peuples heureux qu’on a privé d’avenir

Pour de fumeuses pensées, des idées de délire

« La mort est mon métier » dit l’homme à son miroir,

Mais qui se dresse encore pour reverser l’espoir ?

Nous sommes tous si loin de nos propres histoires

Des singes imbéciles agitant nos grimoires

Nous laissons notre terre à des poignées de fous

Et la terre est malade et se meurt avec nous….

Toi, tu es la jeunesse , la force qui revient

Serai je encore un homme si demain je m’abstiens

De te dire ,mon amour, ne fait pas comme moi

Rêve d’un monde beau et pour lui

bas toi.

C’est un jour de pluie dans les rues de Paris

Un jour sans nom, sans date , sans ennui

Mais je voulais te dire justement aujourd’hui

Toutes ces choses tues , ce qui n’est jamais dit....

à ma fille

***

Lio.D, décembre 2008 , jour de pluie

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L'âme

Le bout de son doigt parcourt  la courbe de l'éclisse.

C'est doux.

Elle  caresse tendrement  le vernis de l'hérable.

Elle enveloppe l'instrument dans ses bras.

Elle le berce.

Une  tendresse de mère .

Elle pince une corde comme on pince le nez d'un enfant.

La corde vibre.

Le son se répend dans la petite pièce sombre .

C'est un son clair

et cristallin.

Elle ressent la vibration jusqu'au coeur.

Elle le regarde, elle le tourne dans ses mains .

Elle se penche sur lui , l'épouse  doucement,

le place  dans son nid d'hirondelle,

ce petit creux entre le cou et l'épaule .

Elle fait semblant de tenir un archet .

Elle fait semblant de frotter l'archet.

Elle tourne sur elle même ,

l'entraine dans une valse à trois temps.

Elle pose l'instrument avec précaution dans son étui .

Elle le regarde une dernière fois .

Elle ferme l'étui comme on ferme la porte de son passé.

*

Pendant des années elle n'a pas renoncé .

Elle s'est battu.

Pas contre lui, pas contre la musique .

Contre elle, elle le sait.

Contre elle.

Dans la petite mansarde qui surplombe la rue

elle a passé des heures, enfermée avec lui.

Le geste, un seul, mille fois recommencé.

Le bras qui va et vient.

Le doigt qui pince la bonne corde, au bon moment, au bon endroit.

La nuit, ça continuait .

La musique se déroulait dans son sommeil

comme un tapis toujours présent dans le décors de ses rêves.

Parfois, elle se réveillait en sursaut .

Un grincement affreux venait de déchirer la nuit.

Alors, elle se levait, elle allait le prendre dans ses bras,

une mère qui rassure son enfant.

Un enfant qui rassure sa mère.

Les gens disaient :

"Elle joue encore , c'est beau.

C'est une grande artiste.

Comme j'aimerais faire de la musique ,ainsi ..."

Parfois, le voisin du dessous montait furtivement

les six marches qui le séparaient du grenier.

Il s'asseyait devant la porte.

Il ne faisait pas de bruit.

Il l'écoutait jouer.

Il n'était pas triste, mais il avait envie de pleurer

comme un imbécil  pris dans la stupeur de la beauté.

Il fermait les yeux.

Des paysages  dansaient derrières ses paupières .

Le visage de la jeune femme aussi.

*

Elle avait travaillé pendant des jours et des semaines.

Elle ne faisait que ça.

Elle mangeait, dormait, se levait ,

elle allait voir son professeur

et jouait.

L'instrument c'était elle.

Elle était l'instrument.

La musique était devenue une évidence .

Une fusion .

Elle pensait en musique  ,

La musqiue de son violon, c'était l'air qu'elle respirait.

La première fois, devant le jury du concours,

elle allait bien .

Ses muscles étaient détendus.

Son souffle régulier .

Son professeur était confiant.

Elle connaissait tellement bien la musique.

La musique et les gestes,

une évidence.

Quand elle a posé l'archet sur les cordes

une monstrueuse sonnorité a déchiré  l'air de l'auditorium.

Le cauchemar de ses nuits.

" Ce n'est pas grave, reprenez vous !"

Elle a rangé l'instrument et puis elle est partie.

*

On l'entendait travailler dans l'immeuble.

Le jour, c'était des heures et des heures à répéter le même morceau .

La nuit, elle marchait , elle parlait à voix basse.

Le voisin venait s'assoir discrétement .

Il s'inquiètait .

Elle ne sortait presque plus.

Il avait compris qu'elle se battait pour sa passion,

pour sa vie, pour devenir ce qu'elle devait être.

Un soir il frappa à la porte.

On ne lui répondit pas.

Il écrivit une petite lettre amicale

qui resta sans réponse .

Derrière la porte , il n'y avait que travail, volonté, solitude

et bruit de pas.

Mais ,au bout de quelques mois, la musique qui filtrait de la mansarde fermée

était si belle et si pure que l'homme se dit :

"Elle a de la chance. et moi aussi. "

*

La seconde fois, devant le jury,

elle n'allait pas bien .

Elle était crispée.

Son coeur jouait du tambour avec ce  rytme étrange

qui ne s'accorde à aucune  musique .

Quand elle a posé l'archet, ils se sont envolés...

Ils se sont  envolés son coeur, ses doigts , ses jambes, l'archet et le violon.

Puis tout est retombé brutalement dans un tourbillon de sons.

La chanterelle a grincé .

" ce n'est pas grave, reprenez vous ! "

Elle est partie , la tête dans un puits  de sueur et de frissons .

*

Ca y est, elle a dispau.

Le voisin est  triste .

Sa musique lui manque tant.

Et les pas de la nuit aussi, qui épousaient ses insomnies.

Et le parfum de la musicienne dans l'escalier.

Et...

Et, va t'on savoir pourquoi quelqu'un nous manque...

*

Un jour, elle est là, dans l'escalier .

Il ne l'a plus vue depuis des mois.

Il est si heureux de la revoir .

" Vous  êtes revenue ?

- Oui, j'ai fait un long voyage  dans le pays des ombres .."

Son visage est maigre et ses yeux fatigués .

Il veut lui dire quelque chose de gentil.

Il lui prend la main et dit :

"Courage, je vous écouterai chaque jour . "

*

La musique qui sort de la mansarde est  inouïe.

Mozart est dans l'immeuble.

"La perfection existe, se dit l'homme , la beauté existe, elle est là.

Cette fois, elle est devenue ce qu'elle devait devenir : une grande musicienne .

Elle est sauvée. "

Tous le voisins la saluent quand elle sort.

Ils la complimentent et lui demandent de jouer un peu pour eux.

La musicienne est farouche.

Elle dit merci et s'enferme pour travailler .

De temps en temps le voisin du dessous a le droit de l'écouter .

Il se fait tout petit.

Il la sent si forte et si fragile.

Il voudrait la protéger .

Mais protège t-on quelqu'un de lui-même?

Je ne peux qu'être là , c'est son combat  pense t'il, mais je serai toujours là .

Il lui dit : j'ai confiance en vous.

*

Dans le grand auditorium les gens sont détendus .

Les membres du Jury ont eu vent de l'excellence de la musicienne.

"Ce ne sera qu'une formalité a dit le professeur à son élève.

Cette fois, vous êtes prête. "

Le voisin du dessous l'a accompagnée .

Il transpire, il se tord les doigts, il a peur pour elle .

Elle n'a pas peur .

Elle sait qu'elle peut maintenant.

Elle le sait comme on sait qu'on respire.

Elle pose le coffre noir sur la petite table.

Elle ouvre la boite du violon.

Puis, elle se tourne vers son nouvel ami qui attend dans les gradins.

Elle lui sourit .

Son sourire est le plus généreux qu'un être  puisse offrir à un autre.

C'est le sourire qui dit tout .

La vie, la mort, le désir et la fin du désir

le desespoir et la fierté de rester debout.

Puis elle s'en va.

*

Sur la table, la boite du violon est vide.

*

Plus  tard, bien plus tard , des mois après ,

Il serre son amour contre son coeur.

Elle est son violon, son violon à lui.

Il lui dit :

"reprends le , il t'attend.

- J'ai renoncé dit elle, le soir où tu m'as rapporté son étui.

- As tu renoncé à ta vie ?

-Non.

- Alors, va vite la chercher ,

elle est dans l'âme de ton  violon.

*

Dans une mansarde qui surplombe la rue,

Une femme joue du violon.

Les fenêtres sont ouvertes,

La musique envahit les rues du quartier

et c'est beau, comme une âme qui s'accorde à la vie.

Lio.D , histoires de rien, l'âme, juin 2008

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02 décembre 2008

La fille qui entendait la mer

C’était une fille de la plaine

Au visage long et pâle .

Devant sa maison s’étendait un océan de blé,

A perte de vue.

Les gens du village l’appelait la folle :

Elle disait à tout le monde qu’elle entendait la mer.

La mer, ici, on en avait entendu parler ....

Mais personne ne l’avait vue .

Personne ne l’avait entendue non plus .

La mer, c’était loin ;

c’était pour les marins

et les vacanciers,

pas pour les paysans de la plaine .

*

Le soir, on la voyait debout à la fenêtre de sa chambre.

Elle regardait au loin .

Ses cheveux s’ agitaient comme des algues brunes

brassées dans le ressac du vent de la plaine.

On disait en la voyant :

« Tiens, la folle écoute la mer »

Et on rigolait avant d’aller boire un coup

au bistrot du village .

Elle n’avait pas d’ami.

Les gens ont peur de devenir fou.

On l’évitait ,

comme si la folie s’attrapait …

*

Mais elle n’était pas folle,

Elle entendait la mer .

Ca avait commencé un jour de printemps

Quand elle avait neufs ans .

Son oncle était venu rendre visite à la famille.

Il lui avait rapporté un gros coquillage d’Afrique

Pour son anniversaire .

« Mets ton oreille dans l’ouverture de la coquille , Anouk...

écoute, tu vas entendre la mer »

Elle avait écouté et elle avait entendu la mer .

C’était merveilleux.

Comme à tous les enfants de la terre, la mer avait vraiment parlé.

Contrairement à tous les enfants de la terre , la mer continuait de lui parler .

Toujours, depuis ce jour.

*

Ce n’était pas un drame pour elle .

C’était un drame pour ses parents .

Pour les voisins aussi, qui hochaient la tête en silence en regardant

s'asseoir la famille ,le dimanche matin, à l’église .

C’était un drame pour le curé , pour les docteurs , pour l’instituteur du

Village .

C’était un drame pour tous les gens important de sa vie.

Ca la rendait triste , mais elle entendait la mer et c’était comme ça .

*

Le soir, elle fermait les yeux ,debout devant sa fenêtre ouverte .

Le tam-tam roulant d’un moteur de chalutier envahissait l’espace.

Et tandis que le tracteur du voisin répandait l’engrais , les grives

lançaient des cris de mouettes rieuses dans l’odeur de poisson.

En ouvrant son coffre à secret, elle entendait le cliquetis des drisses contre

le mat d’un voilier, puis le vent dans la cheminée soufflait des tempêtes

marines.

La nuit, elle se relevait , regardait la plaine derrière les rideaux et ce qu’elle

voyait à la lueur de la lune, c’était la houle qui vient frapper le mur d’un

phare oublié

*

Sa mère n’en pouvait plus .

« Tu as presque douze ans Anouk,

quand vas tu faire cesser ces

Sornettes ?

Mais invariablement Anouk répondait :

J’entends la mer, pourquoi cela est il un drame pour vous tous ? »

Un matin , un homme habillé tout en noir arriva au village entouré de deux

hommes habillés tout en blanc.

Les enfants se cachèrent et les gens chuchotèrent .

« C’est pour Anouk, ils vont l’emmener . »

Les hommes discutèrent avec les parents puis ils prirent la jeune fille par

les épaules et l’emmenèrent de force dans une camionnette blanche .

La mère pleurait.

Le père était grave et entourait les épaules de la mère avec ses bras de

Paysan.

Les voisins regardaient la scène en se mordant le poing .

*

Plus tard , Anouk se réveilla dans une chambre .

Elle était allongée sur un lit en fer .

Une dame lui avait apporté un petit déjeuner .

Ensuite on lui posa plein de questions :

« Pourquoi entends tu la mer quand elle n’est pas là ?

– Parce que sa voix est jolie , parce qu’elle me parle , parce que c’est ainsi.

– Tu as des voix qui te parlent dans la tête?

– Non, pas du tout ! juste la mer, les vagues

et le vent qui s’engouffre dans

les voiles .

– Mais comment peux tu connaître tout cela, puisque tu n’as jamais vu la

mer en vrai ?

– C’est vrai, je ne l’ai jamais vue, mais je l’ai entendue… »

C’était un dialogue de sourd pour les psychiatres.

Ils décidèrent de la garder quelques temps pour la soigner.

*

Un soir, comme elle le faisait chez elle, Anouk ouvrit la fenêtre .

Derrière les barreaux de fer , s’étendait une longue plaine bleue foncée

avec de drôles d’oiseaux blancs qui flottaient dessus.

Le vent lui apportait des senteurs étranges, du sel et du poisson.

Elle dit: « Je le savais, cela existe !

Alors elle entendit la mer lui parler pour la dernière fois :

Si tu veux vivre, mon enfant, tu devras oublier ma musique .

Fais donc semblant d’être sourde !

Ils te laisseront partir .

Mais toujours tu chercheras ma voix,

comme les marins,

Comme les pêcheurs

Comme les gardiens de phare,

Comme tous les gens qui m’ont entendue une fois "

*

Anouk était guérie .

Pour les médecins , tout était rentré dans l’ordre.

Elle retourna chez elle .

Elle travailla dur à l’école.

Elle obtint plein de diplômes et devint capitaine de bateau .

Maintenant qu’elle est grande et forte et belle comme tous les capitaines de

bateaux, elle traverse les mers et les océans de la terre .

Le soir , dans sa cabine , juste après avoir donné le quart à son second,

Elle écoute la mer dans la bouche ouverte d’un gros coquillage .

Puis elle écrit des poèmes pour retrouver la voix .

***

Lionel Deyna, histoires de rien, 2008

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Le vieil homme et sa pipe

Sur un banc

Un vieil homme

Fume sa pipe.

Il regarde les nuages

Qui voyagent

Dans le ciel .

Il pense au temps passé .

Sa pipe fait des petits nuages gris

Qui s’envolent

Comme des oiseaux de fumée,

Comme des pensées

Echappées du passé.

*

Tous les jours il s’assoit

Sur le banc ,

Il sort sa pipe

Et sa tabatière .

Il met beaucoup de temps

Pour la bourrer,

Beaucoup de temps pour l’allumer.

Le vieil homme a le temps,

Le temps des nuages

Le temps du passé .

La pluie ne le gène pas

Il a un lourd manteau d’hiver,

Le soleil ne l’embête pas

Il a un grand chapeau de paille.

*

« Depuis combien de temps

Suis je là avec ma pipe,

Mes nuages gris

Et mes pensées du passé ,

Demande le vieil homme aux oiseaux ? »

Il n’a jamais de réponse

Car les oiseaux s’envolent,

La fumée de sa pipe s’envole

Le passé s’envolent,

Tout s’envole à tire-d’aile .

Il ne reste que le banc

La pipe et la tabatière ,

La grande carcasse du vieil homme

Qui parlent à son hier .

*

Dans les nuages gris

De sa pipe

Il y a des dessins .

Mais il est le seul à les voir .

Ca commence toujours

Par un petit garçon

Qui joue aux soldats de plomb,

Un gentil chien câlin

Lui lèche la main .

Puis il y a une dame

Aux cheveux de lumière

Et puis, et puis, il ya la guerre

Et ses soldats de misère…

*

Chaque bouffée de fumée

Fait un visage perdu

Qui s’effiloche doucement

Au gré du vent ,

Puis il rejoint le nuage gris

Qui flotte au-dessus de sa tête .

Mais quand il ferme les yeux

Alors, c’est la fête !

Tous les amis d’antan,

Les hommes et les bêtes

Dansent avec lui

Au bal des souvenirs .

*

« Loulou mon gentil chien

Où étais tu passé?

Viens , viens,

nous allons courir dans les prés !

Si je tombe dans l’herbe folle

Maman va nous gronder … »

Un grand soleil jaune

Se lève dans sa tête

Et sort par le culot de sa pipe.

Il entend le jappement du chien

Dans le sifflement de l’air

Qui passe par le tuyau de bois .

*

La belle dame au cheveux de lumière

Lui fait des sourires,

Elle chante une chanson

Et fait un bisou sur sa bouche.

« Où étais tu mon amoureuse ?

Viens ,on va se promener dans la forêt .

Si on ne revient pas avant la nuit

Ton père va te disputer ...»

Et de ses lèvres serrées

sort une bouffée tendre ,

Un cœur de fumée

Qui s’effiloche doucement

Au gré du vent.

*

« Ah,  te voilà, mon camarade ,

Mon vieux copain,

Mon pauvre ami !

Mais où sont passés ta mitraillette

Ton casque en fer

Et nos ennemis ?

Tu as peur …

Tes dents jouent de la castagnette !

Viens, on va ficher le camp d’ici ! »

Et un grand feu s’allume dans la pipe

Qui tonne et vibre comme un canon,

Des nuages noirs

Des nuages gris

S’échappent en petites explosions .

*

Sur un banc

Un vieil homme

Fumait sa pipe.

La pipe s’est éteinte

La pluie la mouillée,

Le vent l’a soufflée .

Il a ouvert les yeux

Des yeux pleins de fumée,

Des yeux d’hier

Dans les nuages d’aujourd’hui.

Sur un banc

Un vieil homme

Fumait son passé.

*

Lionel Deyna , Histoires de rien 2008

Posté par Lio_D à 20:43 - - Commentaires [6] - Permalien [#]