Le bout de son doigt parcourt  la courbe de l'éclisse.

C'est doux.

Elle  caresse tendrement  le vernis de l'hérable.

Elle enveloppe l'instrument dans ses bras.

Elle le berce.

Une  tendresse de mère .

Elle pince une corde comme on pince le nez d'un enfant.

La corde vibre.

Le son se répend dans la petite pièce sombre .

C'est un son clair

et cristallin.

Elle ressent la vibration jusqu'au coeur.

Elle le regarde, elle le tourne dans ses mains .

Elle se penche sur lui , l'épouse  doucement,

le place  dans son nid d'hirondelle,

ce petit creux entre le cou et l'épaule .

Elle fait semblant de tenir un archet .

Elle fait semblant de frotter l'archet.

Elle tourne sur elle même ,

l'entraine dans une valse à trois temps.

Elle pose l'instrument avec précaution dans son étui .

Elle le regarde une dernière fois .

Elle ferme l'étui comme on ferme la porte de son passé.

*

Pendant des années elle n'a pas renoncé .

Elle s'est battu.

Pas contre lui, pas contre la musique .

Contre elle, elle le sait.

Contre elle.

Dans la petite mansarde qui surplombe la rue

elle a passé des heures, enfermée avec lui.

Le geste, un seul, mille fois recommencé.

Le bras qui va et vient.

Le doigt qui pince la bonne corde, au bon moment, au bon endroit.

La nuit, ça continuait .

La musique se déroulait dans son sommeil

comme un tapis toujours présent dans le décors de ses rêves.

Parfois, elle se réveillait en sursaut .

Un grincement affreux venait de déchirer la nuit.

Alors, elle se levait, elle allait le prendre dans ses bras,

une mère qui rassure son enfant.

Un enfant qui rassure sa mère.

Les gens disaient :

"Elle joue encore , c'est beau.

C'est une grande artiste.

Comme j'aimerais faire de la musique ,ainsi ..."

Parfois, le voisin du dessous montait furtivement

les six marches qui le séparaient du grenier.

Il s'asseyait devant la porte.

Il ne faisait pas de bruit.

Il l'écoutait jouer.

Il n'était pas triste, mais il avait envie de pleurer

comme un imbécil  pris dans la stupeur de la beauté.

Il fermait les yeux.

Des paysages  dansaient derrières ses paupières .

Le visage de la jeune femme aussi.

*

Elle avait travaillé pendant des jours et des semaines.

Elle ne faisait que ça.

Elle mangeait, dormait, se levait ,

elle allait voir son professeur

et jouait.

L'instrument c'était elle.

Elle était l'instrument.

La musique était devenue une évidence .

Une fusion .

Elle pensait en musique  ,

La musqiue de son violon, c'était l'air qu'elle respirait.

La première fois, devant le jury du concours,

elle allait bien .

Ses muscles étaient détendus.

Son souffle régulier .

Son professeur était confiant.

Elle connaissait tellement bien la musique.

La musique et les gestes,

une évidence.

Quand elle a posé l'archet sur les cordes

une monstrueuse sonnorité a déchiré  l'air de l'auditorium.

Le cauchemar de ses nuits.

" Ce n'est pas grave, reprenez vous !"

Elle a rangé l'instrument et puis elle est partie.

*

On l'entendait travailler dans l'immeuble.

Le jour, c'était des heures et des heures à répéter le même morceau .

La nuit, elle marchait , elle parlait à voix basse.

Le voisin venait s'assoir discrétement .

Il s'inquiètait .

Elle ne sortait presque plus.

Il avait compris qu'elle se battait pour sa passion,

pour sa vie, pour devenir ce qu'elle devait être.

Un soir il frappa à la porte.

On ne lui répondit pas.

Il écrivit une petite lettre amicale

qui resta sans réponse .

Derrière la porte , il n'y avait que travail, volonté, solitude

et bruit de pas.

Mais ,au bout de quelques mois, la musique qui filtrait de la mansarde fermée

était si belle et si pure que l'homme se dit :

"Elle a de la chance. et moi aussi. "

*

La seconde fois, devant le jury,

elle n'allait pas bien .

Elle était crispée.

Son coeur jouait du tambour avec ce  rytme étrange

qui ne s'accorde à aucune  musique .

Quand elle a posé l'archet, ils se sont envolés...

Ils se sont  envolés son coeur, ses doigts , ses jambes, l'archet et le violon.

Puis tout est retombé brutalement dans un tourbillon de sons.

La chanterelle a grincé .

" ce n'est pas grave, reprenez vous ! "

Elle est partie , la tête dans un puits  de sueur et de frissons .

*

Ca y est, elle a dispau.

Le voisin est  triste .

Sa musique lui manque tant.

Et les pas de la nuit aussi, qui épousaient ses insomnies.

Et le parfum de la musicienne dans l'escalier.

Et...

Et, va t'on savoir pourquoi quelqu'un nous manque...

*

Un jour, elle est là, dans l'escalier .

Il ne l'a plus vue depuis des mois.

Il est si heureux de la revoir .

" Vous  êtes revenue ?

- Oui, j'ai fait un long voyage  dans le pays des ombres .."

Son visage est maigre et ses yeux fatigués .

Il veut lui dire quelque chose de gentil.

Il lui prend la main et dit :

"Courage, je vous écouterai chaque jour . "

*

La musique qui sort de la mansarde est  inouïe.

Mozart est dans l'immeuble.

"La perfection existe, se dit l'homme , la beauté existe, elle est là.

Cette fois, elle est devenue ce qu'elle devait devenir : une grande musicienne .

Elle est sauvée. "

Tous le voisins la saluent quand elle sort.

Ils la complimentent et lui demandent de jouer un peu pour eux.

La musicienne est farouche.

Elle dit merci et s'enferme pour travailler .

De temps en temps le voisin du dessous a le droit de l'écouter .

Il se fait tout petit.

Il la sent si forte et si fragile.

Il voudrait la protéger .

Mais protège t-on quelqu'un de lui-même?

Je ne peux qu'être là , c'est son combat  pense t'il, mais je serai toujours là .

Il lui dit : j'ai confiance en vous.

*

Dans le grand auditorium les gens sont détendus .

Les membres du Jury ont eu vent de l'excellence de la musicienne.

"Ce ne sera qu'une formalité a dit le professeur à son élève.

Cette fois, vous êtes prête. "

Le voisin du dessous l'a accompagnée .

Il transpire, il se tord les doigts, il a peur pour elle .

Elle n'a pas peur .

Elle sait qu'elle peut maintenant.

Elle le sait comme on sait qu'on respire.

Elle pose le coffre noir sur la petite table.

Elle ouvre la boite du violon.

Puis, elle se tourne vers son nouvel ami qui attend dans les gradins.

Elle lui sourit .

Son sourire est le plus généreux qu'un être  puisse offrir à un autre.

C'est le sourire qui dit tout .

La vie, la mort, le désir et la fin du désir

le desespoir et la fierté de rester debout.

Puis elle s'en va.

*

Sur la table, la boite du violon est vide.

*

Plus  tard, bien plus tard , des mois après ,

Il serre son amour contre son coeur.

Elle est son violon, son violon à lui.

Il lui dit :

"reprends le , il t'attend.

- J'ai renoncé dit elle, le soir où tu m'as rapporté son étui.

- As tu renoncé à ta vie ?

-Non.

- Alors, va vite la chercher ,

elle est dans l'âme de ton  violon.

*

Dans une mansarde qui surplombe la rue,

Une femme joue du violon.

Les fenêtres sont ouvertes,

La musique envahit les rues du quartier

et c'est beau, comme une âme qui s'accorde à la vie.

Lio.D , histoires de rien, l'âme, juin 2008