"Taisez vous, dit la maîtresse,Dimitri veut nous dire quelque chose!"

Les enfants se taisent.

Dimitri ne parle jamais.

On croit qu'il ne comprend pas le  Français.

Dimitri est étranger, ça ne fait pas longtemps qu'il est ....chez nous.

*

Dimitri regarde ses camarades de classe,

puis la maîtresse.

Il voudrait parler .

Mais il ne peut pas.

Il a très bien compris que chacun parlait de chez lui .

Il sait parler, il a une langue.

Mais ce n'est pas la même que les autres.

Pour parler comme les autres, il doit faire de gros efforts.

Alors son visage se déforme un peu, on dirait qu'il cherche l'air avec sa bouche ouverte

et ses yeux qui regardent vers le haut .

Il va dire un mot , tout le monde est content.

On l'encourage .

Les enfants sont gentils avec les étrangers.

Pour eux c'est comme être blond ou brun, avoir les yeux bleus ou noirs.

Ça n'a pas d'importance.

Ça n'a de l'importance que pour les grands .

Alors on l'encourage .

Mais la bouche de Dimitri se ferme.

Ses yeux se voilent .

Il se tait.

*

Les mots, il les avait pourtant.

Mais que dire à ses amis?

Comment dire "chez moi"

Quand on n'a pas de chez moi ?

Les enfants reprennent la parole .

Ils décrivent leur jardin , leur maison, leur chambre , leurs cabinets, leur télévision.

Ils parlent de leur chien, de leur chat et des poissons rouges dans le bassin.

Puis la cloche sonne .

C'est l'heure de rentrer chez soi.

*

Dimitri  attend qu'on vienne le chercher .

Il ne sait pas où il va dormir.

Il ne sait pas si il va rester dans cette école.

Il ne sait même  pas qui va venir le chercher.

Alors , dans la garderie de l'école, il prend une grande feuille blanche

et il dessine , dessine, dessine pendant deux longues heures.

Puis on vient le chercher, enfin.

C'est sa maman.

Elle semble ennuyée.

On dirait qu'elle a peur de quelque chose.

Les enfants  ont peur de sa maman.

Elle n'est pas comme les autres mamans.

Elle porte de drôles d'habits et ne dit bonjour à personne.

On dirait qu'elle a peur de se faire attraper.

*

Le lendemain, Dimitri est fatigué.

Il n'a pas dormi de la nuit, ça se voit.

Il a les yeux tous rouges et des grands plis barrent son front d'enfant.

La maîtresse l'interroge .

"Que t'arrive t-il, Dimitri , on dirait que tu n'as pas dormi ?

- Pas maison pour dormir , dit Dimitri , moi dormir voiture . "

La maîtresse est très inquiète .

Dimitri se repose pendant la classe .

Il a le droit car il est très fatigué.

Mais il écoute .

Il écoute la maîtresse qui parle d'un pays lointain.

Elle parle de la guerre.

Alors Dimitri  se lève d'un seul coup.

Il va vers la Maîtresse .

Il veut dire quelque chose.

Son visage se déforme , on dirait qu'il veut attraper de l'air avec sa bouche ouverte.

Ses yeux regardent vers le haut.

Tout le monde se tait, Dimitri  va dire quelque chose , il va dire sa vie,

il va dire la guerre, il va dire son pays .

Mais sa bouche se referme et ses yeux se voilent.

Dimitri  sait les mots.

Mais il ne peut pas.

*

Les mots, il les avait pourtant.

Mais comment dire à ses amis que son pays n'est plus son pays?

Que la guerre , ça ne se dit pas ?

Comment dire qu'il est ici parce qu'on ne veut plus de lui là-bas ?

et qu'ici , on ne veut pas de ses parents parce qu'ils sont justement ... de là-bas...

Même dans sa langue, il ne saurait pas le dire .

Ces choses là  ne se disent pas,

elles n'ont pas de sens...

Alors, il va  s'asseoir  à sa place ,

à côté de ses camarades qui voudraient bien l'aider

mais qui ne comprennent pas.

*

On frappe à la porte .

Deux gendarmes entrent dans la classe avec la directrice .

Ils n'ont pas l'air méchants mais semblent déterminés.

Ils tendent un papier à la maîtresse.

La maîtresse dit :

" c'est scandaleux  , venir chercher un enfant , comme ça,

comme un bandit, au beau milieu de la classe ! je vous interdit !

- C'est un ordre, répond un gendarme."

Dimitri  s'est levé.

Il a compris .

On est déjà venu le chercher, il y a longtemps, quand il était petit.

C'était les gendarmes de son pays.

Il se lève, il embrasse la maîtresse qui pleure .

Il fait un signe à ses amis.

Avant de partir, il ouvre son sac d'écolier et tend  à la maîtresse un grand dessin plié en quatre.

Puis il disparaît , entouré par les gendarmes.

*

Plus tard , la maîtresse a montré le dessin de Dimitri aux enfants.

Elle a dit aux  élèves :

"Dimitri  a été reconduit à la frontière avec ses parents. "

A gauche, sur le dessin, il y a une petite maison toute blanche avec un gros soleil .

Un arbre   fait une ombre qui s'allonge sur le sol .

Un enfant est assis dans l'ombre de l'arbre .

Il joue avec un chien.

De l'autre côté du dessin, on voit une classe avec une maîtresse et plein d'enfants joyeux.

La maîtresse a dessiné une maison sur le tableau .

Et au milieu, il n'y a rien .

C'est tout blanc .

Il y a juste ce mot écrit au crayon noir :

Дом

***

Lionel Deyna, Histoire de rien, juin 2008

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