Un pays de marins.

Une péninsule oubliée .

Les oiseaux de mer aiment s'y reposer.

Une  lande ,la côte sauvage.

A l'extrémité  de la péninsule , une fin du monde .

C'est ainsi que les gens du pays appellent ce bout du bout.

Après ... la terre lance quatre doigts de rochers dans la mer,

main gigantesque à qui il manquerait le pouce .

Puis , un archipel d'îlôts rocheux .

Puis,  la mer , à l'infini de l'horizon.

Sur l'îlot  rocheux le plus éloigné se dresse le phare de la fin du monde.

C'est un vieux phare du siècle dernier.

Il est blanc .

Il a une bague rouge.

Il se dresse fièrement .

Il peut être fier

Les tempêtes , ici, sont plus fortes que partout ailleurs.

*

Un homme à la barbe drue .

Il regarde le phare , hoche la tête.

Il est sur un cannot à moteur avec trois  amis.

L'équipage est silencieux .

Ils voguent sur une mer tranquille en direction du phare.

Sur l'eau calme, les rayons du soir jouent avec l'écume .

Ca fait des reflets orange .

Ils scintillent pour montrer le chemin.

Le moteur ronfle et la petite hélice laisse un sillage ocre derrière le cannot.

*

Les hommes connaissent certains secrets de la mer.

Ils les lisent dans le grand livre du ciel.

" Elle est menteuse, ce soir ...

pour une dernière, tu vas y avoir droit ! "

L'homme à la barbe drue regarde le ciel .

Il sourit.

Il est content.

"pas sûr, ça peut encore se lever par l'ouest".

Les autres savent qu'il espère le contraire.

Ils se taisent.

Ils arrivent près du phare.

*

Le moteur fait un hoquet , un homme le relève.

Le cannot dérive lentement vers le rocher.

L'homme  saute et amarre le cannot.

On ne se dit rien,

on se passe des sacs de toile ,

Une caisse en bois.

De temps en temps , on lance un regard vers le ciel.

Par dessus la masse blanche du phare qui se dresse comme un point de suspension,

on voit ce que la mer écrit dans l'encre noire des nuages.

Dans le cannot, un homme dit :

" Et bien , Guerns, ouest ou pas, nous, on ne va pas traîner..

Tu as tout ce qu'il te faut ?

- Oui, merci les gars ! filez maintenant.

Dans une heure ça va commencer à chahuter. "

*

Le soleil s'est voilé , le petit vent a fraichi.

Sur les  rochers ,les vaguelettes se sont transformées.

Elle brassent une écume blanchâtre qui tranche avec le noir de l'eau .

Bruit d'un moteur qui s'éloigne.

Guerns fait un signe de la main aux silhouettes de ses amis .

Le soir les avale.

Le bruit du moteur, encore.

Loin.

Il regarde le phare, prend le petit chemin qui monte jusqu'à la porte.

Il aspire une grande bouffée d'air marin.

" A nous deux... pour la dernière fois , mon grand... "

Il  entre dans le phare, dépose une caisse au pied de l'escalier .

Il  fait deux allez-retour pour mettre les affaires à l'abri.

Il referme la porte en fer  du phare .

*

Les marches de l'escalier, il les connait par coeur.

Il n'a plus besoin de compter, depuis longtemps.

Il sait où il en est  grâce aux marques sur le mur,

grrâce aux asperités de la rampe.

Il retrouve son univers familier,

la pièce ronde avec la table

la gazinière, le petit évier , l'armoir en fer blanc et le lit.

Il regarde sa montre.

Il a encore le temps, il allume à 19 heures.

Par le hublot il regarde le paysage.

C'est toujours le même depuis trente ans.

A 'horizon, la nuit arrive, portée par des nuages épais  et menaçants.

"Il avait raison, dit-il à voix basse, je vais y avoir droit ..."

Puis il pense :

Moi qui n'ai  jamais eu le mal de mer, j'aurai toujours eu  le mal de toi .

*

A 19 heures trente, les rais de lumière balayent l'horizon.

Ils tentent vainement de percer le mystère d'une tempête qui s'annonce.

Guerns  gratte sa barbe drue.

Le calme légendaire  de ses nerfs s'est transformé en  petite exaltation:

Il la sent venir.

Il sait qu'elle est là.

Il sait qu'elle va être terrible .

Il l'attend.

C'est son dernier combat.

*

Un éclair déchire le ciel noir et semble traverser  la tour.

La détonation est assourdie par l'épaisseurs des murs.

Au hublot, le visage de Guerns se reflète dans le carreau épais.

Il aparait et disparait au gré des éclairs .

C'est un visage émacié, pas encore vieux.

Mais plus  jeune, déjà.

Ses yeux sont rouges et un sourire innexpliquable fige la bouche.

S'il n'était pas seul, d'autres verraient  un rictus.

Le vent soulève des monstres liquides,

des serpent au ventre gonflé .

Ils dressent leur tête au dernier moment , juste avant l'assaut.

Puis ils s'écrasent lourdement contre le phare dans une gerbe titanesque d'écume.

Le phare ne tremble pas.

L'homme, serre les dents.

*

Guerns  va  chercher son coffre dans l'armoire en fer blanc.

Il le pose sur la table.

Il l'ouvre .

Il sort un vieux carnet usé du coffre.

Il l'ouvre au hasard.

13 Octobre 19...

Le monstre est porté par la tempête, je le sais.

Ce soir, c'est incroyable !

Un éclair est tombé sur le phare et j'ai senti le souffle du monstre jusquà l'intérieur de mes os.

J'ai dû combattre à main nue .

La tempête fait rage et du hublot, je ne vois pas plus loin que que la longueur d'un bras.

Mais j'ai gagné !

Le monstre était là et je l'ai fait sortir ,en hurlant, debout sur la table.

Si on me voyait, on dirait que je suis fou.

Qui comprendrait que je me bas contre la fin du monde?

Je suis très fatigué, mais je sais que le monstre ne reviendra pas, pas  ce soir.

Je vais pouvoir dormir.

Il tourne des pages.

24 décembre 19...

C'est le réveillon de Noël

Une vague gigantesque vient d'engloutir le phare.

De toute ma carrière, je n'ai jamais vu ça !

...

Il est minuit passé, nous sommes le 25 décembre .

Dieu vient de naître et j'ai vu la fin du monde .

Le monstre peut m'engloutir , le monstre est partout.

Le phare sera toujours debout

Mais moi, moi, je ne suis pas un phare .

Tout ce qui vient de dehors me submerge.

Moi, je suis un homme et ma lumière est faible, si faible.

Le monstre peut la souffler.

Le monstre est en moi.

Je suis le monstre prisonnier à l'interieur du phare indestructible.

Une détonation ,

une gerbe d'eau salée sur les carreaux du hublot .

Guerns tréssaille.

C'est le dernier combat.

C'est l'ultime affrontement avec le monstre.

Guerns va jusqu'au petit évier.

Il se passe de l'eau sur le visage.

Il lève la tête et aperçoit son image dans la petite glace qui sert à se raser.

Le ronronnement du moteur des lampes est rassurant.

Il ferme les yeux et essaye de se remplir la tête de ce bruit familier.

Il ouvre les yeux.

Son visage est détendu.

Il est pret au combat.

*

Moi qui n'ai jamais eu le mal de mer , j'aurai toujours eu le mal de toi.

Il s'assoit  à la table .

Dehors la tempête est furieuse .

Elle porte dans chacun de ses assauts le souffle du monstre .

Il cherche à entrer.

Lui aussi sait bien que c'est le dernier combat.

Guerns pense à son passé.

Il pense à la jeune femme qui l'a abandonné, un soir d'été.

Il était dans son phare .

Elle était dans la ville.

Il n'a pas pu la retenir ni s'expliquer.

Il ne saura jamais pourquoi.

Il ne comprendra jamais comment.

Qu'y a t-il à savoir  au juste  sinon qu'il était là

et elle ailleurs, loin déjà. .

Sa vie a juste basculé.

Ce n'est la faute à personne.

Mais ma vie a basculé.

La semaine prochaine, tout sera automatisé.

Je travaillerai à la capitainerie.

Je vais m'ennuyer.

Je vais mourir .

*

Le souffle devient plus rauque.

C'est le signe de l'acalmie.

Les éclairs s'espacent .

Au hublot, Guerns voit les rais de lumière qui percent les embruns.

Le monstre a reculé.

J'ai gagné, dit il .

Il  va se coucher.

*

Bruit de moteur .

Clapotis de l'eau contre les rochers.

Un cannot , trois hommes.

C'est le matin.

Le phare se dresse fièrement comme un doigt qui montre le ciel bleu.

Des oiseaux de mer tournent autour du phare .

Ils se posent tout en haut en criant leur bonheur d'oiseau .

"Guerns, Guerns, tu es là ? c'est la relève, mon Vieux !"

*

Les hommes inquiets on monté l'escalier à toute vitesse.

Le phare est vide.

Guerns a disparu .

Sur la table ils voient le coffre et le carnet du gardien.

Son camarade le prend et lit la dernière page.

Il s'assoit , il est semble abattu.

Les autres l'interrogent du regard.

Il lit à voix haute les derniers mots de Guerns:

La solitude est une chose belle et grave.

Les hommes qui la vivent de bout en bout   savent jusqu'où elle peut aller.

Elle peut transformer un homme.

Elle peut le rendre fou ou lui donner la sagesse.

La solitude, la vraie , c'est toujours une tempête.